L’association Attac Maroc a organisé le 28 mars 2026 à Rabat une journée féministe dédiée au débat à l’échange d’expériences, sous le thème : Le féminisme au cœur du combat contre le néolibéralisme, l’autoritarisme et la militarisation.
Cette rencontre a réuni des militantes et des militants, ainsi que des travailleuses et des travailleurs engagés dans des luttes dans différents secteurs. L’objectif de cette rencontre était de discuter des perspectives du mouvement féministe dans un contexte national et international marqué par des changements profonds et préoccupants.
Les travaux de la journée ont débuté par une présentation des caractéristiques de la situation locale et internationale dans laquelle s’inscrivent les sessions de cette rencontre féministe.
Caractéristiques de la situation locale : intensification de l’offensive néolibérale et répression des libertés d’expression et de manifestation.
Au Maroc, la période récente a été marquée par une intensification de l’offensive contre les libertés et une répression accrue des mobilisations sociales (notamment dans le cadre du mouvement Génération Z), dans un contexte d’intensification des politiques néolibérales. Cela se traduit principalement par une attaque contre les droits du travail, la privatisation croissante des services publics, ainsi que par l’aggravation de l’accaparement des terres et des ressources naturelles. Le ciblage des femmes militantes opposées aux orientations générales de l’État et engagées dans les luttes ouvrières et populaires constitue l’une des caractéristiques de cette répression généralisée et croissante.
Contexte international : aggravation de la crise multidimensionnelle du capitalisme et intensification des guerres impérialistes et de la militarisation.
Au niveau international, la crise profonde que traverse le capital, conjuguée à la crise de l’hégémonie américaine, a ouvert une phase caractérisée par l’escalade d’agressions impérialistes décomplexées, telles que la guerre américano-sioniste contre l’Iran et le génocide à Gaza. Le droit international et les institutions multilatérales sont en recul, au profit d’un recours à la force brute dans les relations internationales pour consolider des zones d’influence. Par ailleurs, la droite réactionnaire qui accède au pouvoir dans un contexte de forte polarisation politique remet en cause le modèle de la démocratie libérale. Pour relancer l’accumulation du capital, ces régimes mènent une offensive brutale contre les services publics et les politiques de redistribution, ainsi que contre les mouvements sociaux, féministes, antiracistes et écologistes, et la classe ouvrière.
Dans ce contexte, les femmes sont particulièrement exposées tant aux conséquences de la précarité économique qu’à la violence liée aux conflits armés. Trente ans après la Conférence mondiale sur les femmes de Pékin (1995), les limites du cadre établi par cette conférence apparaissent de plus en plus clairement. Si ce cadre, qui reposait en grande partie sur une perspective centrée sur les droits individuels, reste aujourd’hui encore une référence fondamentale dans l’action féministe, il n’a pas réussi à induire des transformations matérielles substantielles et durables dans les conditions de vie de la majorité des femmes, en particulier dans les pays du Sud. Et si des avancées importantes ont été enregistrées au niveau législatif dans de nombreux pays, elles restent insuffisantes face aux dynamiques qui visent à perpétuer les rapports de de domination, qu’ils soient de classe, de genre, de race ou coloniaux. De plus, ces acquis juridiques sont aujourd’hui fortement menacés par la montée en puissance de forces et de courants réactionnaires.
C’est dans cette optique que nous avons souhaité organiser cette journée de débat afin d’ouvrir un espace de réflexion critique sur les fondements, les orientations et les limites des politiques actuelles en matière d’égalité de genre. Et de chercher à analyser les liens entre le féminisme, les transformations économiques, les luttes sociales, l’anti-impérialisme et l’anti-militarisme, tout en explorant les conditions d’émergence d’un féminisme autonome, ancré dans la réalité sociale et capable de contribuer à un changement structurel des rapports de pouvoir.
Première session : L’empowerment, voie vers l’émancipation ou domestication néolibérale du féminisme ?
La première session de cette journée a constitué un espace privilégié pour proposer une analyse critique du concept d’« empowerment » / autonomisation, largement utilisé dans les discours et les programmes institutionnels relatifs à l’égalité de genre. Alors que l’autonomisation est présentée comme un outil d’émancipation, elle est en pratique comprise dans un cadre essentiellement individualiste et dépourvu de dimension politique, axé sur l’intégration des femmes dans le marché du travail sans remise en cause des structures économiques et sociales qui produisent les inégalités. Dans ce contexte, le témoignage de Mounia Hal Hemna, travailleuse de l’entreprise textile Sicomek à Meknès (où plus de 500 travailleurs et travailleuses, majoritairement des femmes, ont été victimes d’un licenciement collectif en 2021 et poursuivent un sit-in ouvert depuis 2024), a mis en lumière les conditions de travail dans les secteurs d’exportation. Ces secteurs, fortement féminisés, se caractérisent par une précarité structurelle, une protection sociale insuffisante et des violations répétées du droit du travail.
Ce témoignage, enrichi par les interventions des travailleuses licenciées de l’entreprise Namatex à Tanger, ainsi que des travailleuses agricoles de Chtouka Aït Baha-Agadir, met en évidence les limites du discours dominant sur « l’empowerment » / autonomisation des femmes. Au lieu de constituer une voie vers l’émancipation, cette intégration s’inscrit dans les dynamiques d’accumulation du capital, où la main-d’œuvre féminine occupe une place centrale en tant que force de travail productive, flexible et faiblement rémunérée. Cette situation s’explique principalement par l’intersection des relations de genre et de classe dans l’oppression et l’exploitation des femmes des classes populaires : dans un contexte marqué par la persistance des structures patriarcales, le travail des femmes est souvent considéré comme un revenu d’appoint, ce qui contribue à légitimer leur sur-exploitation et à masquer les répercussions sociales des licenciements collectifs.

Le discours de « l’empowerment» / autonomisation est également utilisé pour élargir l’accès des femmes issues des classes populaires au système bancaire et les intégrer dans le circuit financier, comme l’a souligné Fatima Belmeddahia, militante d’Attac Maroc. S’appuyant sur l’étude menée par l’association sur les victimes du microcrédit dans la région de Ouarzazate, ainsi que sur l’analyse des récentes évolutions du secteur du microcrédit au Maroc, son intervention a mis en évidence le rôle central de l’endettement dans le financement de la vie quotidienne. Ainsi, les femmes des classes populaires constituent une cible privilégiée pour les institutions de microfinance, compte tenu de leur position particulière à l’intersection des relations de genre et de classe. En d’autres termes, ces institutions exploitent la précarité économique qui pousse les femmes à s’endetter, tout en tirant parti des rôles genrés qui limitent la résistance des femmes lorsqu’elles sont confrontées à des pressions et à des abus en cas d’incapacité de remboursement.
Plutôt que de constituer un simple outil « d’inclusion financière » ou d’autonomisation, le microcrédit contribue à un processus plus large de financement de la reproduction sociale, où la précarité économique des femmes se transforme en un outil d’extraction de valeur. Bien que l’endettement soit présenté comme un moyen d’émancipation individuelle, il ne permet pas aux groupes les plus vulnérables de sortir structurellement de la spirale de la pauvreté. Au contraire, le fait de confiner les groupes issus des classes populaires, en particulier les femmes, dans le cercle vicieux de l’endettement contribue à renforcer les relations de dépendance et à reproduire les structures d’inégalité existantes.
Cette session a vu la participation d’Oumaima Jmad, militante au sein de l’Association marocaine pour les droits des femmes (AMDF). Au début de son intervention, elle a retracé l’origine et l’évolution du concept d’« empowerment » / autonomisation, en soulignant le fossé entre sa signification fondatrice à caractère progressiste et subversif (qui renvoyait à un parcours collectif de réappropriation du pouvoir par les groupes marginalisés) et sa récupération institutionnelle au service d’une approche individualiste et dépourvue de la dimension politique de la libération.
Elle a également mis en lumière la multiplication des formes de mobilisation menées par les femmes, notamment au cours de l’année 2025, autour de revendications liées au droit à l’eau, à la santé et au logement, ainsi qu’à des conditions de travail décentes. L’action de protestation, devenue une nécessité et constituant une réponse à la situation d’injustice, de marginalisation et d’oppression, met en évidence les inégalités dans la répartition des ressources et remet en question les politiques publiques et le rôle de l’État en matière de protection sociale.
Ces mobilisations et les revendications qu’elles portent s’inscrivent dans un contexte de pression croissante sur les classes populaires et mettent concrètement en évidence les effets du désengagement de l’État, de la faiblesse des infrastructures publiques et de l’absence de mécanismes de redistribution. Ces mobilisations populaires se heurtent également au modèle dominant de la notion d’autonomisation telle que la promeuvent les institutions internationales. A rebours de l’approche individualiste de l’autonomisation, fondée sur l’intégration au marché et la responsabilisation des individus face à leur situation, les luttes populaires et ouvrières récurrentes révèlent au contraire des dynamiques collectives de contestation des structures mêmes qui engendrent la précarité et la pauvreté.
Ces luttes mettent également en évidence les limites d’un modèle qui occulte les relations de domination sociale et tend à faire porter aux femmes la responsabilité de leur autonomisation individuelle, dans un contexte de recul du rôle social de l’État et d’accaparement des ressources de la majorité par une minorité. Cette réalité conduit à la nécessité de redéfinir l’horizon politique du mouvement féministe.
L’objectif n’est plus de revendiquer, sous le slogan de « l’empowerment », une intégration plus large dans les structures existantes, mais de pousser vers des transformations structurelles profondes, fondées sur la justice économique et sociale, la redistribution équitable des richesses et la souveraineté populaire sur les ressources.
Deuxième session : Féminisme ou barbarie, quelles luttes féministes face à la montée des guerres et du fascisme ?
La deuxième session de la journée a abordé le rôle du mouvement féministe au niveau mondial et régional face à la montée des agressions impérialistes et à la poursuite du génocide à Gaza. Le slogan « Féminisme ou barbarie », inspiré de Rosa Luxemburg, repose sur la conviction profonde que toute lutte résolue contre l’impérialisme ne peut se développer sans une mobilisation autonome des peuples opprimés, organisée à la base. Dans cette perspective, le mouvement féministe ne peut rester isolé, mais doit être au centre d’un front stratégique qui articule lutte contre l’impérialisme et lutte contre toute forme d’oppression.
Alors que, depuis le 11 septembre 2001, les droits des femmes sont devenus un terrain privilégié d’intervention idéologique pour les puissances impérialistes, servant de justification morale à des interventions militaires et néocoloniales menées au nom de la « libération des femmes », le mouvement féministe de la région se trouve confronté à une responsabilité historique. Il lui revient de refuser toute instrumentalisation impérialiste et de se positionner sans ambiguïté aux côtés des peuples opprimés. Cela suppose une rupture nette avec les discours hégémoniques qui isolent la question des droits des femmes des mécanismes de domination au sens large.

Cette session a constitué un espace pour évoquer les expériences de lutte contre les guerres impérialistes, le colonialisme et la politique de normalisation que connaissent les pays de la région. L’intervention de la militante féministe palestinienne Hadeel Shatara, prisonnière libérée, a ainsi mis en lumière les conditions tragiques endurées par les femmes du peuple palestinien, mises en évidence par l’augmentation du nombre de femmes ayant perdu la vie au cours des deux années de la guerre d’extermination sioniste. Comme l’a indiqué Hadeel, leur nombre s’élève à douze mille cinq cents femmes dans la bande de Gaza, sans compter les dizaines de milliers de femmes déplacées vivant dans des tentes de réfugiés. Elle a précisé que le colonialisme ne se manifeste pas seulement par les meurtres, les expulsions et les déplacements forcés, mais aussi par la destruction des structures économiques et sociales, créant les conditions pour l’intensification des violences de genre. Elle a souligné le rôle de l’Autorité palestinienne qui resserre l’étau contre les populations et contribue à leur asphyxie économique, ce qui engendre de nouvelles formes de violence sociale et économique, en particulier à l’encontre des femmes palestiniennes.
Cette situation contribue à priver les femmes palestiniennes des outils de lutte, À cet égard, Hadeel a mis l’accent sur les organisations de la société civile issues de la communauté palestinienne locale, qui rencontrent d’importantes difficultés pour mener à bien leur travail et intervenir, contrairement aux organisations internationales libérales de défense des droits humains. Elle a souligné le recul considérable de l’action féministe de ces organisations dans le contexte de la guerre et de l’occupation. De plus, les organisations féministes radicales en Palestine sont poursuivies en vertu des lois antiterroristes visant à les criminaliser. Au même moment, le fardeau pesant sur les femmes s’alourdit, d’autant plus qu’elles se retrouvent de plus en plus souvent seules à subvenir aux besoins de leur famille, et qu’elles subissent toutes les formes de blocus, d’oppression coloniale et de pressions économiques et sociales. Hadeel a souligné que la liberté des peuples passe par la liberté des femmes et l’obtention de leurs droits. Elle a expliqué comment, dans le contexte palestinien, « l’empowerment » a contribué à affaiblir le rôle militant des femmes palestiniennes et a laissé le champ libre à l’expansion d’ONG de type occidental, qu’elle a qualifiées d’étrangères à la société palestinienne confrontée à un colonialisme de peuplement. Car la lutte pour la libération, tout comme les luttes féministes, ne peut être réduite à une simple action civile de défense des libertés individuelles. Pour Hadeel, le féminisme est un combat qui libère les sociétés dans leur ensemble. Elle a également attiré l’attention sur le fait que parler de la situation des femmes palestiniennes implique de parler de ce que vivent les femmes au Soudan, au Yémen et dans tous les pays de la région. Hadeel a conclu son intervention en énumérant les formes de résistance et de résilience dont font preuve les femmes palestiniennes dans les prisons de l’occupation sioniste pour repousser toutes les formes de barbarie et de torture. Hadeel Shatara fait partie de ces prisonnières palestiniennes qui ont transformé leur captivité en résistance contre l’oppression et l’injustice de l’occupation sioniste.
Dans le cadre de la lutte locale contre la normalisation et en soutien à la cause palestinienne, ainsi qu’à son importance dans la lutte féministe solidaire des peuples, Dounia Benslimane, membre du mouvement BDS au Maroc et active au sein du groupe de boycott culturel et universitaire (MACBI) apparu en 2018 a explicité les objectifs de cette initiative, qui vise à rallier intellectuels, universitaires et artistes afin d’étendre les activités de boycott culturel. Comme l’a souligné Dounia, la culture est un outil de lutte et de libération. L’objectif du boycott culturel est de boycotter les institutions universitaires et culturelles complices des crimes commis par l’ennemi sioniste à l’encontre du peuple palestinien. Dounia a également évoqué les types d’activités menées par le mouvement BDS, qui reposent sur le boycott économique et le désinvestissement, comme en témoignent les campagnes contre Carrefour et Atacadao. L’intervenante a insisté sur le fait que la normalisation culturelle consiste à boycotter toutes les plateformes et manifestations culturelles qui ne reconnaissent pas le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à la libération de toutes les formes de colonialisme, d’occupation militaire et d’apartheid, ainsi que le droit des réfugiés au retour. Dans ce contexte, la lutte contre la normalisation consiste à refuser un récit colonial qui met sur un pied d’égalité l’opprimé et l’oppresseur, et à déconstruire la propagande sioniste qui présente l’occupation de la Palestine comme un conflit entre deux camps. Dounia Benslimane a également mis en lumière le rôle stratégique de la culture et de l’art dans les logiques de l’impérialisme : des terrains mobilisés pour diffuser une propagande qui accompagne l’expansion de ses marchandises à l’échelle globale, tout en façonnant une image faussement progressiste et émancipatrice de ce même impérialisme. Elle a souligné l’importance d’articuler luttes féministes et lutte contre la normalisation, leur convergence renforçant leur capacité à faire face aux formes de domination imposées et à leur criminalisation, dans un contexte où la normalisation et les formes de répression qui l’accompagnent s’intensifient.
Clôture des travaux de la Journée féministe : pour une perspective féministe qui réponde au contexte actuel
Dans un contexte d’escalade guerrière et de militarisation accrue, les réponses institutionnelles, en particulier celles apportées par des organisations telles que l’ONU, semblent profondément insuffisantes. Gaza montre clairement les limites du droit international et l’impuissance des instances internationales, qui ont échoué à mettre fin à la violence coloniale et à démanteler les structures qui la produisent. Dans ce contexte, repenser l’action féministe exige de rompre avec toute perspective d’intégration aux dispositifs institutionnels qui reproduisent l’ordre colonial.
Il s’agit, au contraire, de reconstruire un féminisme ancré dans les luttes populaires, étroitement articulé aux mouvements sociaux et anti-impérialistes, et résolument orienté vers une transformation radicale des rapports de pouvoir.
