ATTAC CADTM Maroc publie l’intervention d’Omar Aziki dans l’atelier organisé le samedi 28 mars 2026 par le CADTM International, dans le cadre de la Conférence antifasciste et pour la souveraineté des peuples tenue à Porto Alegre (Brésil) du 26 au 29 mars 2026. Cet atelier a pour titre : «Les mobilisations de la génération Z : exemples du Maroc, du Népal, du Bangladesh et du Kenya».
Le mouvement GenZ 212 est une mobilisation de jeunes Marocaines, née sur les réseaux sociaux à la fin du mois de septembre 2025 et s’étant concrétisée par des manifestations de rue dans plusieurs villes du pays. Un événement a particulièrement marqué son émergence : au début du mois de septembre 2025, à Agadir, huit femmes sont décédées dans le seul grand hôpital de la région, mettant en lumière, de manière tragique, la crise du système de santé.
Le mouvement revendique une amélioration des systèmes de santé et d’éducation, la fin de la corruption ainsi qu’une meilleure répartition des richesses. Il dénonce également une injustice générationnelle et le manque d’investissements publics dans les secteurs sociaux, alors même que des budgets importants sont consacrés aux infrastructures liées à l’accueil de grandes compétitions de football.
Ce mouvement constitue une expression significative des transformations sociales et politiques en cours dans le pays. Porté principalement par une jeunesse urbaine, il traduit à la fois une profonde colère sociale et les prémices d’une recomposition des formes de mobilisation. Le mouvement GenZ 212 apparaît ainsi comme un indicateur révélateur des tensions qui traversent la société marocaine, exprimant à la fois l’ampleur de la crise sociale, la marginalisation d’une partie de la jeunesse, mais aussi l’émergence de nouvelles formes de politisation.
Une jeunesse formée, mais sans perspectives
Les acteurrices de ce mouvement sont majoritairement des jeunes, souvent diplômées, mais confrontées à des conditions de vie précaires. Le chômage touche plus d’un tiers des jeunes au niveau national, et atteint des niveaux encore plus élevés dans les grandes villes. Même lorsqu’ils accèdent à l’emploi, beaucoup sont cantonnés à des secteurs caractérisés par la faiblesse des salaires et la précarité des conditions de travail, comme les centres d’appels, la sécurité privée, l’agriculture ou les petits métiers informels.
Cette situation révèle une contradiction structurelle : une génération de plus en plus formée, mais privée de perspectives d’intégration sociale et économique. C’est cette contradiction qui alimente une frustration croissante et une colère diffuse.
Cette dynamique est d’autant plus marquée que la polarisation sociale s’accentue, avec l’émergence d’une catégorie de milliardaires intégrés aux cercles mondiaux des plus riches, parmi lesquels figure l’actuel chef du gouvernement. Parallèlement, les affaires de corruption touchent de plus en plus les élites politiques, tant au niveau national que local.
De revendications sociales à une politisation progressive du mouvement
À ses débuts, le mouvement formule essentiellement des revendications sociales : amélioration des services de santé et d’éducation, accès à des conditions de vie dignes, lutte contre la corruption. Le slogan « Nous ne voulons pas de la Coupe du monde, la santé d’abord » illustre clairement cette hiérarchisation des priorités.
Ses modes d’action combinent des formes de mobilisation classiques et un usage intensif des outils numériques. Des manifestations et des marches ont été organisées dans plusieurs villes, tandis que les réseaux sociaux — notamment des plateformes comme Discord — jouent un rôle central dans la coordination et la diffusion des mots d’ordre.
Dans certains quartiers populaires, des formes de révolte plus marquées se sont exprimées, révélant l’intensité de la colère sociale. Malgré cela, le mouvement a globalement cherché à maintenir un cadre d’organisation structuré.
Progressivement, ces revendications se politisent. Le mouvement en vient à réclamer davantage de libertés publiques, le départ du gouvernement et la libération des prisonniers politiques. Comme dans de nombreux soulèvements populaires, notamment ceux qu’a connus la région Afrique du Nord–Moyen-Orient/région arabe, ces processus de radicalisation et de prise de conscience politique commencent généralement par des revendications de réformes dans le cadre du régime existant, avant d’évoluer vers une remise en cause plus profonde de ses fondements.
Une réponse répressive visant la neutralisation de la contestation
C’est précisément à ce stade que les régimes interviennent souvent pour contenir et réprimer ces dynamiques. Dans le cas de la mobilisation GenZ 212 au Maroc, cette réponse s’est traduite par des arrestations massives et des poursuites judiciaires visant plus de deux mille personnes, dont des mineures, ainsi que par trois décès parmi les manifestantes.
Un régime politique marqué par l’autoritarisme et les logiques néolibérales
Plus largement, la nature de ces régimes — caractérisés par des formes de pouvoir fortement centralisées, des réseaux d’intérêts politico-économiques et des logiques de prédation — contribue à façonner les trajectoires spécifiques du capitalisme dans la région, marquées par des inégalités structurelles et une forte répression des dynamiques démocratiques.
Au Maroc, le régime présente des caractéristiques spécifiques combinant logiques patrimoniales, autoritaires et néolibérales. Il s’appuie sur une forte centralisation du pouvoir autour de la monarchie et sur un appareil sécuritaire jouant un rôle déterminant dans le contrôle du champ politique et social.
Les ressources économiques et les positions de pouvoir politique sont étroitement imbriquées avec des réseaux d’intérêts structurés autour des rouages de l’État, des logiques familiales et clientélistes. Ces mécanismes favorisent des pratiques de captation et de redistribution sélective des richesses.
Dans ce cadre, les politiques économiques néolibérales coordonnées par les institutions financières internationales ont été accompagnées par l’octroi de privilèges, de licences et de situations de monopole à des acteurs proches du pouvoir, renforçant ainsi les inégalités et les phénomènes de rente.
Par ailleurs, le développement de partenariats avec le capital étranger s’inscrit souvent dans des logiques d’intégration dépendante, où certains secteurs stratégiques et fortement rentables sont structurés au bénéfice d’intérêts conjoints nationaux et internationaux, consolidant un capitalisme dépendant.
Enfin, cette configuration s’accompagne d’une diffusion de pratiques de corruption à différents niveaux et d’un encadrement strict des expressions politiques et sociales. Les mobilisations contestataires et les revendications démocratiques font régulièrement l’objet de restrictions et de formes de répression, traduisant les limites structurelles du système en matière d’ouverture politique.
Un mouvement inscrit dans une séquence de dégradation sociale
L’émergence de GenZ 212 s’inscrit dans un contexte marqué, depuis près de deux décennies, par une dégradation progressive des conditions sociales : montée du chômage, inflation et extension de la précarité. Les services publics, en particulier la santé et l’éducation, connaissent une crise profonde, dans le cadre de politiques économiques d’inspiration libérale.
Cette situation est également aggravée par le poids croissant de l’endettement public, qui oriente les politiques publiques vers des objectifs de stabilisation macroéconomique et de remboursement du service de la dette, au détriment des dépenses sociales et des investissements dans les services publics. Elle contribue ainsi à renforcer les politiques d’austérité, à accentuer la fragmentation des systèmes de protection sociale et à dégrader les infrastructures de base.
Dans ce contexte, les frustrations sociales accumulées, notamment parmi les jeunes générations, trouvent dans la mobilisation collective un espace d’expression et de contestation des choix économiques et politiques dominants.
Parallèlement, le champ politique s’est progressivement refermé, avec un renforcement des dispositifs de contrôle et de répression, notamment après le Hirak (mouvement de protestation) populaire du Rif en 2017.
Avant GenZ 212, plusieurs mobilisations ont traversé le pays, notamment le boycott de 2018 contre la vie chère, ainsi que des mouvements sociaux localisés portant sur des enjeux concrets tels que l’accès à l’eau potable, les conditions de santé, les infrastructures de base ou encore les services publics dans certaines régions. S’y ajoutent des mobilisations de la classe ouvrière contre les offensives visant ses acquis sociaux, notamment les restrictions du droit de grève, les réformes du système de retraite, ainsi que la faiblesse persistante du salaire minimum légal dans un contexte de forte augmentation des prix. Toutefois, ces dynamiques sont restées fragmentées et n’ont pas réussi à se structurer à l’échelle nationale ni à s’inscrire dans une coordination durable.
Il convient également de souligner l’affaiblissement des organisations de lutte (syndicales, partis de gauche progressistes, mouvements étudiants et des diplômées chômeureuses …) ainsi que leur faible capacité de mobilisation unifiée. Ce vide relatif contribue à une prise de distance des jeunes par rapport aux formes traditionnelles d’organisation et à la recherche de nouveaux modes d’expression plus adaptés aux réalités et aux attentes de la jeunesse.
Quelles perspectives ?
Bien qu’il connaisse actuellement un reflux net, le mouvement GenZ 212 pourrait annoncer une nouvelle phase de mobilisations sociales et politiques au Maroc.
Ce mouvement met en évidence plusieurs dynamiques importantes : l’entrée en scène d’une nouvelle génération en cours de politisation, la transformation de revendications sociales en revendications politiques, ainsi qu’une tentative de dépassement de la fragmentation des luttes.
Néanmoins, il reste confronté à des limites structurelles : une organisation encore fragile, un déficit de structuration et une faible cohérence politique et organisationnelle, ainsi qu’un isolement relatif vis-à-vis des secteurs organisés du monde du travail, des mouvements étudiants et des diplômées chômeureuses.
Ses perspectives dépendront de sa capacité à se consolider sur le plan organisationnel, du rôle que pourront jouer les syndicats dans une éventuelle convergence des luttes, et de l’aptitude des forces de gauche à formuler des alternatives crédibles aux politiques actuelles.