Des campagnes marocaines aux champs de fraises en Espagne : les travailleuses agricoles face à l’exploitation

Ce texte est issu de l’intervention d’Attac CADTM lors d’une table ronde organisée par le collectif Border Resistance le 30 mai 2026 à Séville, sur le thème « Avec les travailleuses saisonnières de Huelva et toutes les travailleuses agricoles migrantes, contre l’exploitation et le racisme ».

 

Le développement de l’agriculture d’exportation au Maroc a été considérablement accéléré par le Plan Maroc Vert, vaste programme de restructuration et de libéralisation du secteur agricole lancé en 2008. Fondée sur une logique d’intégration compétitive aux marchés mondiaux, cette stratégie a favorisé la concentration de la propriété foncière, l’ouverture accrue du secteur aux investissements privés et étrangers ainsi que l’expansion de cultures à forte valeur ajoutée destinées à l’exportation, notamment les tomates, les agrumes et les fruits rouges.

Soutenue par d’importants dispositifs publics d’incitation et de subvention bénéficiant principalement aux grandes exploitations, cette orientation a contribué à faire du Maroc un fournisseur majeur de produits agricoles pour le marché européen, au prix de profondes transformations sociales et écologiques, documentées dans l’étude d’Attac CADTM Maroc Pour la souveraineté alimentaire au Maroc (2019). En privilégiant les cultures d’exportation au détriment des productions vivrières, le Plan Maroc Vert a renforcé la dépendance alimentaire du pays à l’égard de denrées de base, notamment les céréales, alors même que le Maroc était autosuffisant dans ce domaine il y a quelques décennies. Parallèlement, ce modèle de développement a accéléré les processus d’appauvrissement de la petite paysannerie.

En effet, la concentration des terres, l’épuisement des sols ainsi que l’accaparement de l’eau au profit des grandes exploitations irriguées ont progressivement fragilisé les conditions de subsistance et d’autonomie des communautés rurales, tout en favorisant la constitution d’une importante réserve de main-d’œuvre à bas coût au service de l’agro-industrie marocaine et européenne, notamment dans les régions agricoles du sud de l’Espagne telles que Huelva. Privées d’une part croissante de leurs moyens de subsistance, de nombreuses familles rurales se trouvent contraintes de recourir au travail salarié pour assurer leur reproduction sociale. Les femmes occupent une place centrale dans ce processus : en l’absence d’alternatives, elles s’orientent massivement vers le travail agricole salarié (En 2023, le secteur agricole employait 37 % de la population féminine active occupée au niveau national et près de 88 % de la population féminine active occupée en milieu rural[1]).

Dans le Souss, principale région agricole du Maroc souvent qualifiée de « potager de l’Europe », mais également dans le Gharb et le Loukkos où se situe la production de fruits rouges destinés à l’exportation, l’exploitation du travail féminin constitue un rouage essentiel du modèle agro-exportateur. La compétitivité de la production marocaine sur les marchés européens repose en grande partie sur la disponibilité d’une main-d’œuvre féminine abondante, flexible et faiblement rémunérée. Alors même qu’elles occupent une place centrale dans l’un des principaux secteurs d’exportation du pays, les travailleuses agricoles sont confrontées à des formes multiples et imbriquées de précarité et de violence[2].

Le travail agricole féminin est marqué par une forte instabilité de l’emploi. Les travailleuses sont généralement recrutées de manière temporaire, souvent à la journée ou à la tâche, ce qui les prive de toute sécurité économique et limite leur capacité à faire valoir leurs droits. Cette précarité est renforcée par la prépondérance de l’intermédiation dans le recrutement et le transport (système du « Mawqef »). En externalisant ces fonctions, les employeurs se déchargent d’une partie de leurs obligations légales et contribuent à entretenir un système dans lequel les travailleuses demeurent fortement dépendantes de ces acteurs intermédiaires.

Les conditions de transport constituent un autre aspect majeur de cette exploitation. Les déplacements quotidiens vers les exploitations s’effectuent fréquemment dans des conditions dangereuses, à l’origine d’accidents récurrents parfois mortels. À cela s’ajoute le non-respect généralisé de la législation du travail, particulièrement à l’égard des travailleuses saisonnières. Nombre d’entre elles travaillent sans contrat formel et perçoivent des rémunérations inférieures au salaire minimum légal (qui s’inscrit lui-même dans cadre discriminatoire, puisque le salaire minimum agricole demeure inférieur à celui appliqué dans les autres secteurs d’activité). Les revenus tirés du travail agricole restent ainsi largement insuffisants pour assurer la satisfaction des besoins fondamentaux des ménages, en particulier pour les femmes ayant des personnes à charge, les contraignant ainsi à s’endetter auprès des proches, ou auprès des organismes de microcrédit qui appliquent des taux usuraires. La vulnérabilité des travailleuses est également accentuée par l’accès limité à la protection sociale, malgré la pénibilité des tâches effectuées et l’exposition régulière à des produits phytosanitaires toxiques et cancérigènes.

À ces formes d’exploitation économique s’ajoutent enfin des violences de genre spécifiques. La position subordonnée qu’occupent les femmes dans l’organisation du travail agricole les expose à diverses formes de harcèlement, d’intimidation et de violences sexuelles exercées par les intermédiaires, les contremaîtres ou les employeurs.

Face à ces conditions, les travailleuses agricoles développent des formes d’organisation collective. Dans le Souss, où convergent des femmes originaires de différentes régions du pays, les mobilisations syndicales occupent une place importante dans les luttes des travailleuses agricoles pour l’amélioration des conditions de travail, la revalorisation des salaires et le respect des droits sociaux. Les revendications dépassent par ailleurs la sphère de la production au sens strict pour englober les conditions de la reproduction sociale. Elles portent notamment sur l’accès aux soins de santé, aux structures de garde d’enfants, à la protection sociale ou encore sur la régulation des prix des biens de première nécessité. Ces mobilisations témoignent ainsi d’une politisation croissante des enjeux liés au travail agricole féminin et d’une remise en cause plus large des conditions sociales qui sous-tendent le modèle agro-exportateur.

Toutefois, dans un contexte marqué par l’appauvrissement croissant des campagnes et par les limites d’un modèle de développement fortement orienté vers les marchés extérieurs qui engendre précarité et chômage de masse, l’émigration apparaît pour de nombreuses femmes rurales comme une stratégie de survie. Pour beaucoup d’entre elles, le départ vers les exploitations de fraises de la province de Huelva représente la possibilité d’améliorer les conditions de vie de leur famille, de rembourser des dettes accumulées, de financer la scolarisation de leurs enfants ou, plus simplement, de faire face à l’augmentation continue du coût de la vie au Maroc.

Cette mobilité s’inscrit en grande partie dans le cadre du programme de migration circulaire GECCO (Gestion collective des recrutements à l’origine), mis en place par l’Espagne au début des années 2000 afin de répondre aux besoins des secteurs confrontés à des pénuries de main d’œuvre, et dont le Maroc est le principal pourvoyeur. Une main d’œuvre principalement féminine, orientée vers les champs de fraise dans la région de Huelva.[3]

Malgré l’abondante documentation produite depuis plusieurs années sur les conditions de travail et de vie des travailleuses marocaines dans l’agriculture espagnole[4], notamment en ce qui concerne les discriminations, les atteintes aux droits du travail et les violences sexuelles, ce dispositif continue d’être présenté par les autorités marocaines comme un modèle de coopération migratoire exemplaire. L’État marocain cherche à étendre ce type de coopération à d’autres pays européens, comme le Portugal, dans le cadre d’une stratégie qui révèle comment la migration saisonnière de travail est devenue pour le Royaume un instrument de gestion du chômage, de la pauvreté rurale et des conséquences sociales des politiques de libéralisation mises en œuvre depuis plusieurs décennies.

Par l’intermédiaire de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC), l’Etat marocain participe à la sélection, au recrutement et à la mise à disposition des travailleuses saisonnières auprès des employeurs agricoles espagnols. Ce système garantit à ces derniers l’accès à une main-d’œuvre flexible, faiblement rémunérée et structurellement vulnérable, dont le statut migratoire limite les possibilités de contestation et de revendication collective.

La légitimation de ce modèle repose largement sur un discours mettant en avant l’autonomisation économique des femmes rurales. La migration saisonnière est ainsi présentée comme un vecteur d’émancipation et d’inclusion économique, tandis que les violences et les abus signalés sont généralement interprétés comme des dysfonctionnements isolés plutôt que comme les manifestations d’un système de travail marqué par des rapports de domination structurels. Cette lecture contribue à dépolitiser la question en détournant l’attention des mécanismes économiques et institutionnels qui rendent possible l’exploitation des travailleuses saisonnières.

Cette logique se retrouve également dans la promotion de dispositifs présentés comme des mécanismes de « gestion éthique » du travail saisonnier, à l’image du Plan de responsabilité en matière d’éthique, de travail, de questions sociales et d’égalité (PRELSI) mis en place par Interfresa, l’association patronale de la fraise et des fruits rouges en Andalousie. Souvent mis en avant comme une réponse aux abus les plus visibles et comme une garantie de protection des travailleuses, le PRELSI demeure rarement interrogé dans sa dimension politique. Pourtant, son financement, sa gouvernance et ses objectifs sont étroitement liés aux intérêts de l’agrobusiness espagnol. En concentrant l’attention sur la prévention et la gestion des abus individuels, ces mécanismes tendent à occulter les rapports de pouvoir qui structurent le système de migration circulaire lui-même et les formes de dépendance économique sur lesquelles il repose.

À l’inverse, les enquêtes indépendantes menées par des journalistes, des chercheurs, des syndicats et des organisations de défense des droits humains jouent un rôle essentiel dans la compréhension de ces dynamiques. Elles permettent de mettre en évidence le caractère systémique des violences et des formes d’exploitation observées dans les exploitations agricoles espagnoles, tout en établissant un lien entre ces réalités et les transformations économiques qui affectent les campagnes marocaines. Ces travaux contribuent également à ouvrir un débat plus large sur les politiques migratoires et sur la manière dont les dispositifs de migration circulaire subordonnent la mobilité des travailleuses et des travailleurs aux besoins du marché du travail européen, dans une logique qui répond simultanément à des impératifs économiques et à des objectifs sécuritaires et de contrôle des frontières.

La situation des travailleuses agricoles marocaines à Huelva ne peut dès lors être comprise indépendamment des conditions sociales, économiques et écologiques qui prévalent dans les territoires dont elles sont issues. Les violences et les formes d’exploitation auxquelles elles sont confrontées en Espagne s’inscrivent dans le prolongement de politiques qui, au Maroc, ont progressivement fragilisé l’agriculture paysanne, concentré la propriété foncière, intensifié la pression sur les ressources naturelles et privé une part croissante de la population rurale de moyens de subsistance autonomes et durables.

Face à cette configuration transnationale de l’exploitation, les formes de résistance doivent elles aussi dépasser les frontières nationales. La construction d’alliances entre organisations de travailleuses agricoles, syndicats, mouvements féministes, organisations paysannes et collectifs de défense des droits humains des deux rives de la Méditerranée apparaît comme une condition essentielle pour renforcer les résistances. Ces convergences doivent permettre d’articuler les revendications immédiates relatives aux salaires, aux conditions de travail, à la protection contre les violences, à l’accès aux droits sociaux et à la liberté d’organisation collective avec une critique plus globale des structures économiques qui produisent ces inégalités.

Une telle perspective implique également de réfléchir à des alternatives au modèle agricole dominant, fondé sur l’exploitation intensive du travail, des terres et des ressources naturelles au service de l’accumulation capitaliste. Elle suppose de promouvoir des formes de développement centrées sur la souveraineté alimentaire, la justice sociale et la préservation des écosystèmes, capables de garantir aux populations rurales des conditions de vie dignes dans leurs territoires tout en réduisant leur dépendance à l’égard des marchés extérieurs. C’est à cette échelle que peut être envisagée une remise en cause durable des mécanismes qui alimentent aujourd’hui la précarisation des campagnes et l’exploitation transnationale du travail agricole.

 

Par: Ines Jabrane


[1] Haut-Commissariat au Plan, Annuaire statistique (2024)

[2] Attac CADTM, Les femmes face aux dangers de la mondialisation : les travailleurs agricoles sont un modèle dans Femmes du Maroc à l’ère de la Mondialisation (2020).

[3] Le bilan 2025 du programme GECCO publié par le Ministère de l’Inclusion, de la Sécurité Sociale et de l’Immigration fait état de près de 26,000 travailleurs saisonniers mobilisés sur l’année, dont 81% en provenance du Maroc et 92% de femmes.

[4] Voir à ce sujet l’enquête du journaliste Said El Mrabet Les Marocaines de Huelva… « L’esclavage des fraises » (2025) pour le média en ligne Hounna, ou l’ouvrage de Chadia Arab, géographe et chercheuse au CNRS,  Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne aux éditions En toutes lettres (2018)

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