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mardi 19 novembre 2019
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Pour la souveraineté alimentaire au Maroc 

Pour la souveraineté alimentaire au Maroc 

Pour la souveraineté alimentaire au Maroc 

L’association ATTAC CADTM Maroc a édité en arabe son étude sur la politique agricole au Maroc et ses multiples implications sur les petit-e-s paysan-ne-s, les ouvrier-e-s agricoles, l’économie et l’environnement. Elle s’intitule : « Pour la souveraineté alimentaire au Maroc, étude de terrain sur la politique agricole et le pillage des ressources »[1].

Une première présentation nationale de ce livre a eu lieu à Rabat le samedi 26 octobre 2019.

Cette publication est le résultat d’une recherche-action menée dans cinq grandes régions agricoles du Maroc, à savoir le Loukkos, Le Gharb, Tadla, Souss et Draa.

La présentation des résultats de cette étude intervient dans le contexte de l’accentuation de la dépendance alimentaire due aux choix néolibéraux prônés par les Institutions financières internationales et l’Organisation mondiale du commerce. En effet, le « Plan Maroc Vert » vise à soutenir le secteur de l’agrobusiness exportateur et se soucie peu d’assurer l’alimentation à notre population. Les subventions et les facilités fiscales sont conçues pour maximaliser les profits du grand capital agraire. L’appauvrissement des petits paysans s’accélère ; ils perdent leurs terres, leurs ressources en eau, et leur environnement se détériore. La balance alimentaire est de plus en plus déficitaire et contribue à un endettement public alarmant. Les politiques d’austérité impactent gravement les couches populaires et les salarié-e-s.

ATTAC CADTM Maroc présente cette étude au grand public intéressé par la question agricole et la réforme agraire dans notre pays (syndicats, associations, organisations de femmes, de jeunes, organisations politiques, petits paysans, marins pêcheurs, ouvriers agricoles, agronomes, chercheurs…). Son but est d’initier un débat large sur les alternatives possibles, notamment le contrôle des producteurs de leurs outils de production et l’établissement d’une autre politique agricole basée sur la satisfaction des besoins alimentaires de base et une redistribution équitable des terres et des ressources et le respect de l’environnement. L’alternative de souveraineté alimentaire se pose alors comme une priorité urgente dans notre pays.

En attendant la finalisation de la version française, nous présentons l’introduction du livre.

 

Introduction

L’association Attac Maroc a mené sur le terrain la présente étude relative à la politique agricole libérale instituant les conditions de la mainmise des grands capitalistes sur les terres, les ressources hydriques et les autres ressources naturelles. Cette politique vise à leur accorder des subventions publiques et des facilités fiscales pour produire des cultures d’exportation intensives et épuisantes pour les sols, dont les recettes ne couvrent qu’environ 47 % des importations alimentaires en moyenne sur une période de dix ans, de 2008 à 2017, période connue par la mise en œuvre du « Plan Maroc vert ». Les céréales constituent plus du tiers de ces importations. Le pilier principal de ce plan est la création de grandes exploitations intégrées (les ‘agrégations’ du Plan Maroc vert), agricoles, commerciales, industrielles et exportatrices auxquels la majorité des petits et moyens agriculteurs sont soumis, intensifiant le processus de leur appauvrissement, bien qu’ils résistent encore pour produire des cultures vivrières marginalisées par le Plan ; ces agrégations exploitent aussi les ouvriers et les ouvrières agricoles dans les pires conditions, légalement entérinées par le Code du travail en vigueur.

La présente étude vient dans un contexte spécifique principalement caractérisé par l’offensive de l’État via son arsenal juridique, qui vise à :

  • Faciliter l’accaparement par les grands capitalistes des terres appartenant aux collectivités ethniques (mobilisation d’un million d’hectares de ces terres pour mettre en œuvre des projets d’investissement agricole, dont l’immatriculation de 5 millions d’hectares à l’horizon 2020 afin d’en faciliter l’appropriation privée) ;
  • Poursuivre l’accaparement du domaine forestier (la délimitation administrative du domaine forestier) ;
  • Développer des projets d’investissement capitaliste d’exportation concernant l’arganier, dans les régions du Sud occidental, notamment les régions de Souss et d’Essaouira, et la destruction des traditions de son exploitation collective : projet de plantation de 10 milliers d’hectares « d’arganiers agricoles » ;
  • Aménager des espaces pastoraux au profit des grands nomades propriétaires des troupeaux de chameaux et de bétails (promulgation de la Loi n°13-113 relative à la transhumance pastorale, à l’aménagement et à la gestion des espaces pastoraux et sylvopastoraux).

L’État a également consolidé ses dispositifs répressifs et judiciaires afin de réprimer les manifestations des petits agriculteurs et de la population touchée (arrestations et procès de militants et militantes) organisées en réponse à cette avancée capitaliste dans les régions de Souss, du Sud oriental, de l’Occident (Sidi Slimane), de Midelt, de Tadla (Béni Mellal et Khénifra) et du Rif. Dans les villes de Casablanca, le 25 novembre 2018, de Rabat, le 17 février 2019, et de Tiznit, le 24 mars 2019, des marches nationales ont été organisées pour dénoncer les différentes atteintes de l’État aux droits collectifs aux terres, aux forêts, aux parcours, les richesses minières et autres, et ce sur une initiative de la Coordination Akal (terre) pour la défense du droit de la population à la terre et à la richesse. L’ampleur des manifestations a fait preuve de la volonté populaire de continuer la lutte, et par conséquent, plusieurs coordinations locales ont vu le jour dans les régions de Souss et même parmi les marocains résidents à l’étranger.

La présente étude se base sur une enquête de terrain ayant couvert cinq grandes régions agricoles (Draa, Souss, Tadla, El Gharb et Loukkos) et sur des discussions issues de rencontres régionales élargies tenues au sein de ces régions avec les petits agriculteurs.trices et les ouvrier.e.s agricoles, ainsi que d’autres acteurs.trices sur les effets de ce modèle agricole fondé sur le développement des profits d’une minorité capitaliste cupide au détriment de la majorité des couches populaires. L’étude pose également les éléments d’une alternative possible fondée sur la notion de souveraineté alimentaire.

Le premier chapitre contient les synthèses de l’enquête de terrain réalisée avec des petits agriculteurs et la comparaison des résultats obtenus au niveau des cinq régions agricoles. Il en ressort clairement l’étendue de la souffrance actuelle des petits agriculteurs à cause du taux important d’analphabétisme constaté ainsi que du manque de services de base de santé, de sécurité sociale (retraite et couverture médicale), et des infrastructures nécessaires (routes…), ce qui, par voie de conséquence, entraîne la détérioration de leurs situations économique et sociale. Ce qui dévoile ainsi le caractère fallacieux de la propagande officielle selon laquelle le « Plan Maroc vert » dans l’agriculture contribue à la promotion de la population rurale. En dépit du faible niveau de leur revenu annuel et de l’intensité de leur pauvreté, nous ressentons chez eux un sentiment extraordinaire de fierté et de dignité. En effet, ils luttent pour subvenir aux besoins de leurs familles malgré les circonstances difficiles. Ils résistent toujours pour préserver leur statut de producteurs, s’attachent à leurs cultures vivrières et font preuve de l’efficience de ces dernières dans la garantie d’une alimentation saine exploitant des petites surfaces avec une grande économie en eau, une préservation de la fertilité de la terre, de la diversité végétale et animale, ainsi qu’une capacité à s’adapter à l’environnement et à le respecter. Nous avons été les témoins chez ces petits agriculteurs de leur capacité à acquérir des connaissances, des expériences et des cultures collectives qu’ils partagent en toute solidarité et en parfaite équilibre avec leur environnement et leurs richesses depuis des siècles. Cependant, ils expriment leur profonde crainte à l’égard de la destruction actuelle de tous ces acquis et accumulations, ainsi que du pillage des ressources de leurs régions d’origine par des intrus, possédant les capitaux et le pouvoir, et emportés par la cupidité du gain rapide. En outre, ces petits agriculteurs souffrent d’une difficulté croissante à vendre leurs produits vivriers dans les marchés dominés par les produits importés à prix bas et contrôlés par les intermédiaires. Ils évoquent avec amertume leur manque d’auto-organisation, et la plupart d’entre eux ont exprimé leur volonté d’adhérer à n’importe quelle initiative à même de les aider à s’organiser, puisqu’ils n’ont plus rien à perdre.

Pour mieux illustrer cette situation générale, le deuxième chapitre met l’accent sur les problèmes vécus par les petits agriculteurs et sur leurs revendications dans chacune des cinq régions couvertes par l’enquête sur terrain (Draa, Souss, Tadla, El Gharb et Loukkos). Nous y avons également ajouté les résultats des rencontres régionales que nous avons organisées dans ces mêmes régions. En effet, une fois l’enquête de terrain achevée, l’association ATTAC Maroc a organisé des rencontres régionales portant sur la souveraineté alimentaire (deux rencontres en mois de décembre 2018 à Skoura et Agadir, et deux autres au mois de février 2019 à Béni Mellal et Sidi Slimane) pour présenter les résultats de ladite enquête de terrain et approfondir la discussion avec les concerné-e-s. Au cours de l’enquête, les petits agriculteurs ont décrit une multitude de problèmes dont ils souffrent et ont exprimé des craintes devant cette destruction globale qui les affecte en tant que producteurs et citoyens ruraux en raison des politiques agricoles officielles qui soutiennent les grands capitalistes et qui les marginalisent. Mais la plupart d’entre eux pourtant, à travers leurs revendications, ne remettent en cause la politique agricole que de manière vague. Il semble qu’un certain individualisme commence à gagner leurs rangs, et les valeurs du travail collectif et d’entraide entre les membres de la communauté pour défendre leurs droits ont régressé. De même, les effets négatifs de l’absence d’accumulation d’expériences militantes et de la faiblesse du travail syndical et associatif sont apparents. En effet, seule une minorité d’entre eux a exprimé la nécessité d’adopter une politique agricole alternative au modèle capitaliste axé sur l’exportation, à savoir une politique qui repose sur la production des besoins de consommation de base et qui encourage les cultures vivrières locales. Notons que l’alternative de la souveraineté alimentaire et la réforme agraire nécessitent encore des efforts et des discussions collectives, pour qu’elles puissent être assimilées par les agriculteurs et ouvrier-e-s agricoles. Or, les rencontres régionales sur la souveraineté alimentaire ont dévoilé des idées avancées par rapport à celles exprimées lors des entretiens individuels dans les enquêtes de terrain. En outre, elles ont révélé des capacités militantes potentielles concrètes à travers des espaces et des ateliers ayant permis d’exprimer en toute liberté les opinions réelles des différent.e.s participant.e.s.

Le troisième chapitre aborde les résultats de l’enquête de terrain relative aux ouvrier-e-s agricoles travaillant au sein des exploitations agricoles et des stations de conditionnement relevant des sociétés d’exportation, principalement basées dans la région du Souss où se concentre le modèle agricole, commercial, industriel et d’exportation. En fait, l’enquête révèle la surexploitation que subissent les ouvrier-e-s agricoles, notamment les femmes qui sont victimes de tout type d’oppression et de harcèlement. Il existe aussi une large couche qui travaille dans des conditions proches de l’esclavage. Il s’agit d’ouvrier-e-s agricoles journalier-e-s proposant quotidiennement leurs « bras nus » à l’aube dans le « Mawkef » qui est une sorte de « bourse de l’emploi » aux points de concentration ouvrière bien connus de la région.

Et nous avons constaté que la plupart des ouvrier-e-s sont issu(e)s d’autres régions agricoles du Maroc où le processus d’appauvrissement des petits agriculteurs s’est accéléré, les poussant à abandonner leurs terres et migrer à la recherche d’un emploi. Nous avons également observé une tendance générale à s’installer dans la région (du Souss), où ils sont contraints d’accepter des conditions de surexploitation pour pouvoir fonder des familles et s’endetter pour compléter les frais de subsistance et de logement, que leurs médiocres salaires ne couvrent pas ; ils habitent au sein de pauvres douars dépourvus des moindres infrastructures indispensables, tels que les routes, l’assainissement, les services de santé, etc.

Au moment où des camions modernes et climatisés quittent quotidiennement les exploitations agricoles et les stations de conditionnement chargés de légumes et de fruits destinés aux marchés étrangers, des milliers d’ouvriers agricoles s’entassent dans des camions ou des tracteurs « de la mort » (accidents de circulation mortels fréquents) qui les transportent vers des unités de production qui ne respectent pas les critères d’hygiène et de sécurité et la législation de travail en matière de conditions de travail, de salaires et de sécurité sociale. Les quelques acquis sociaux proviennent des luttes des ouvrier-e-s agricoles et l’extension du travail syndical dans la région, notamment l’expérience de la Fédération nationale du secteur agricole relevant de l’Union marocaine du travail, principalement pour défendre le droit syndical. Les patrons sont soutenus par l’État via la promulgation d’un code de travail axé sur la flexibilité, la médiation, le travail temporaire et la facilitation des procédures de licenciement. Les ouvrier-e-s agricoles souffrent d’une discrimination légale au niveau du salaire minimum et du temps de travail. L’inspection de travail n’a pas de pouvoir contraignant et les tribunaux ferment les yeux sur les abus des patrons.

Le modèle agricole imposé par l’État ressemble à un moulin servant à broyer l’être humain à des fins capitalistes dont seule une minorité profitera.

Le quatrième chapitre expose les manifestations de ce modèle d’appauvrissement des petits agriculteurs et de mainmise des grands capitalistes sur les terres agricoles et les ressources en eau. Cette pénétration capitaliste s’inscrit dans le cadre du plan de l’État pour mobiliser les terres au profit de l’investissement et régulariser la situation juridique de celles appartenant aux collectivités ethniques et au domaine forestier. Ce qui permettra ensuite de les concéder aux grands projets de l’agriculture, du tourisme, de l’immobilier, des mines et des carrières. Elle s’inscrit aussi dans le cadre du plan national de l’eau, lequel a mis en œuvre d’énormes projets tendant à accompagner le processus de l’accaparement des terres. Ce plan prévoit la création de canaux de transfert de l’eau d’irrigation des régions riches en eau vers les régions arides, la poursuite de la politique des barrages destinés aux cultures d’exportation, le dessalement de l’eau de mer, et l’élaboration d’un cadre institutionnel tendant à couvrir cette mainmise sur les richesses hydriques. De ce fait, les revendications des petits agriculteurs et de la population rurale ont augmenté en raison des résultats de ces plans expansionnistes dans plusieurs régions du Maroc, et l’État a riposté par la répression, les arrestations et les procès.

Le modèle agricole, financier, commercial, industriel et d’exportation pénètre sous le parrainage des services de l’État et du Ministère de l’Agriculture, et ce via l’imposition de modes de production et de consommation à l’instar du modèle appliqué dans les grands pays capitalistes. Les semences hybrides, les plants certifiés (et races de bétail) et les grandes pépinières sont alors imposées et généralisées. Ce qui mène, par conséquent, à une destruction du reste du patrimoine génétique accumulé par les petits agriculteurs. Les multinationales ont monopolisé la production de semences au nom de la propriété intellectuelle et des brevets d’invention, et l’État marocain a veillé à mettre en place tout un arsenal juridique de protection des droits des « investisseurs ». Il a de même promulgué une loi relative aux signes distinctifs d’origine et de qualité (SDOQ) des denrées alimentaires et des produits agricoles et halieutiques. Ce qui a facilité la mainmise sur les richesses locales des petits agriculteurs, telles que l’arganier, les dattes et le safran. Ce type de semences et d’arbres promus par les multinationales repose sur des techniques agricoles favorisant la destruction de la terre et l’épuisement de l’eau, et sur l’utilisation massive d’engrais chimiques et de pesticides toxiques (de même pour les races de bétail et de volailles, qui consomment de grandes quantités de fourrage, d’antibiotiques et d’hormones). Il est également fondé sur une grande consommation d’énergie fossile (pétrole, gaz et butane) qui contribue pour sa part à l’augmentation de l’effet de serre et au changement climatique. Ceci engendre des catastrophes naturelles telles que la sècheresse et les inondations. Ceci en plus des déchets pollués issus des stations de conditionnement, de stockage et de refroidissement, des usines des industries alimentaires, les déchets plastiques, ainsi que toutes sortes d’emballages (fûts et bouteilles des pesticides, etc.). En somme, la logique du profit va à l’encontre des exigences de l’économie d’énergie et de la protection de l’environnement.

L’État a mis en place un système intégré de subventions financières destinées au secteur agricole tant au niveau de la production qu’au niveau de la commercialisation pour encourager les cultures d’exportation dans les régions irriguées qui ne représentent que 17 % de la surface agricole totale, alors qu’il a marginalisé les superficies qui dépendent de la pluie, où se concentre la production des produits alimentaires de base, tels que les céréales et les légumineuses (environ 60 %). En effet, le système de subventions est un système de pillage des deniers publics par les grands capitalistes et les entreprises commerciales agricoles.

Par conséquent, les petits agriculteurs se trouvent piégés par l’expansion d’un mode de production agraire capitaliste qui les détruit en tant que producteurs, les marginalise en tant qu’habitants ruraux, et bafoue leur dignité en tant que citoyens.

Ce mode a ses fondements dans la colonisation française et s’est poursuivi après l’indépendance formelle par le régime politique en place afin de créer une bourgeoisie agricole en lui concédant la majorité des terres agricoles récupérées (plus de 1 million d’hectares) et lui permettre de tirer profit de la politique des barrages, de la loi sur les investissements agricoles, des subventions et des exonérations fiscales, etc.

C’est ce que tente d’analyser le cinquième chapitre, vu que les grands investissements agricoles nécessitaient un financement public colossal, alors même que le pays était épuisé par la période coloniale et son budget était largement déficitaire. C’est à ce moment-là que les institutions financières internationales sont intervenues ; via une série de crédits préférentiels qui ont mené à l’explosion de la crise de la dette publique à la fin des années 70. Plusieurs éléments ont, en effet, contribué au déclenchement de cette crise, à savoir l’augmentation du taux d’intérêt par le trésor américain ainsi que la baisse des prix des matières premières et des produits agricoles sur le marché mondial. Le Maroc s’est retrouvé dans l’incapacité de rembourser le service de la dette extérieure à l’égard des États et des banques étrangères. Sur ce, le Fonds monétaire international est intervenu pour mettre en place le Programme d’ajustement structurel (PAS) étalé sur la période 1983-1993. Ceci a donné lieu à une nouvelle étape libérale caractérisée par les privatisations, la réduction des budgets sociaux et de l’appui apporté aux prix des produits de consommation de base, le gel des salaires, etc. Ces mesures d’austérité ont engendré trois révoltes populaires pendant cette décennie, en 1981, 1984 et 1990. Le PAS du secteur agricole (PASA) contenait les mêmes mesures, à savoir la privatisation des entreprises publiques agricoles, la libéralisation des prix de production et de vente, les réductions des subventions de l’État, etc. L’essence de cette politique portait sur un appui très sélectif au secteur privé afin de promouvoir les grands investissements agricoles et les cultures d’exportation.

Le processus d’ouverture libérale va s’approfondi avec l’adhésion du Maroc à l’Organisation mondiale du commerce en 1995, ainsi que la ratification d’une série d’accords de libre-échange avec les pôles impérialistes mondiaux : l’Union européenne (entré en vigueur en 2000), les États-Unis (2006) et plusieurs autres pays. Ces accords couvrent non seulement les questions commerciales, mais s’étendent aux domaines politiques et sécuritaires, ainsi que les délocalisations, le secteur des services, la privatisation et la libre circulation des capitaux. Ces accords coloniaux ont ouvert les frontières marocaines aux marchandises et aux capitaux spéculatifs d’une part, et l’expatriation des profits d’autre part. Ceci a davantage intensifié le déficit commercial et a approfondi le pillage ainsi que la dépendance alimentaire de notre pays. La crise alimentaire mondiale récurrente sur la période 2007-2011, et qui est l’une des dimensions principales de la crise capitaliste mondiale de 2007-2008, a conduit à la hausse des prix des produits de consommation de base et à des manifestations populaires défendant le pouvoir d’achat dans plusieurs villes et campagnes du Maroc.

Voilà donc un bilan des recettes libérales que nous impose le régime en place, l’Organisation mondiale du commerce et la Banque mondiale. Ces principes libéraux sont d’ailleurs confirmés dans le rapport de la Banque de 2008 dédié au développement dans l’agriculture. Et c’est justement dans ce contexte qu’intervient « le plan Maroc Vert » dans l’agriculture en 2008, basé sur le développement des grands groupements capitalistes d’exportation (les agrégations) qui profiteront d’une grande partie du financement, alors que la masse des petits agriculteurs s’en retrouveront marginalisés et n’en bénéficieront que d’une partie minime dans le cadre de ce qui est appelé « l’agriculture solidaire ». Ce qui va les rendre dépendants de grands groupes à travers leurs filières de production végétale et animale. Le « plan Maroc Vert » a nécessité tout au long des dix années 2008-2018 un investissement global de 104 milliards de dirhams, dont l’agriculture solidaire n’a bénéficié que de 15 milliards de dirhams, alors que le déficit alimentaire s’est accru pendant cette période ; en effet, les valeurs moyennes annuelles des importations alimentaires ont atteint 42 milliards de dirhams, dont les céréales représentent 34,5 %, alors que celles des exportations alimentaire a atteint 19,7 milliards de dirhams, dont les tomates fraîches et les agrumes représentent 32 %[2]. L’accentuation de la dépendance alimentaire du Maroc révèle la nature du modèle agricole, financier, commercial, industriel et d’exportation qui ne tend qu’à générer des profits pour le compte d’une minorité d’exportateurs qui bénéficient des subventions et alimentent leur compte à l’étranger par la fuite des capitaux. Ce sont les mêmes qui spéculent sur les importations des céréales et d’autres produits alimentaires. Ce qui a contribué spécifiquement à l’augmentation de la dette publique qui a atteint 83 % du PIB et dont le service absorbe annuellement l’équivalent de 10 fois le budget de la santé et environ 3 fois le budget de l’éducation[3].

Et si ces choix néolibéraux nous ont été imposés par les institutions financières internationales et par les autres centres de décisions impérialistes, ils sont légitimés par des institutions « représentatives » qui ne reflètent pas les aspirations populaires sous l’égide d’un régime politique despotique. Ce dernier facilite la mainmise d’un petit nombre de familles attachées au pouvoir sur les richesses, en partenariat avec des capitalistes étrangers spéculateurs qui bénéficient des investissements de portefeuilles et des facilités pour expatrier leurs profits. Les petits agriculteurs et ouvrier-e-s agricoles nous ont exprimé leurs aspirations à un horizon démocratique leur garantissant la dignité, la liberté, la justice et l’envie d’arracher leurs droits. Ils commencent à avoir confiance en leur unité et leur organisation pour stopper le processus de leur destruction et satisfaire leurs revendications dans le contexte de manifestations et de luttes que connait le Maroc.

Il existe donc une nécessité pressante d’intensifier les discussions collectives dans des espaces larges sur les alternatives possibles au modèle agricole et alimentaire dominant.

Et dans le but d’enrichir la réflexion, il semble utile de se familiariser avec les expériences internationales, reportées dans le sixième chapitre, et principalement celles de La Via Campesina, mouvement paysan international, et les leçons qu’on peut en tirer, en prenant en considération les particularités de notre pays, pour identifier les principaux axes de nos revendications et les moyens de construction d’en bas d’un mouvement de paysans, marins pêcheurs et ouvrier-e-s agricoles.

La Via Campesina (LVC) a été fondée en 1993 dans le cadre des mobilisations organisées contre les cycles de négociations de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (1986-1994). LVC qui organise plus de 200 millions de petit.e.s paysan.ne.s dans 81 pays à travers le monde, a accumulé une longue expérience de lutte, d’étude et de terrain sur l’alternative agricole populaire qu’est la souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples à définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires tout en posant les aspirations et les besoins de ceux qui produisent, distribuent et consomment l’alimentation au cœur des politiques alimentaires au lieu des exigences des marchés et des multinationales. La souveraineté alimentaire repose sur une réforme agraire intégrale et globale garantissant aux agriculteurs le plein droit à la terre, à l’eau ainsi qu’aux ressources naturelles. Elle repose également sur l’adoption de politiques stimulant l’agriculture vivrière, ainsi que sur des modèles technologiques permettant d’augmenter la production agricole sans porter atteinte à la santé des agriculteurs et de la population, tout en préservant les ressources naturelles. Cela signifie l’intensification de l’agriculture écologique (agroécologie) comme forme de production respectant les cycles naturels et capable de faire ralentir le changement climatique, de conserver la biodiversité et de réduire la pollution. Cette réforme agraire ne sera réalisée que si elle est basée sur des organisations sociales construites d’en bas, tout en l’incluant dans les revendications les plus inclusives d’une société alternative ; revendications qui réunissent de grands secteurs populaires dans le cadre d’une mobilisation globale de base.

 

Ainsi, la souveraineté alimentaire ne se limite pas à répondre aux besoins de la consommation de produits locaux et sains, et ne concerne pas uniquement les agriculteurs. Au fait, elle met, sur la base des questions agricoles et alimentaires, les fondements nécessaires à la construction d’un projet émancipateur pour une société démocratique. En effet, les conclusions générales des rencontres régionales ont montré que les discussions collectives dans notre pays, à leur phase actuelle, ne sont pas loin de l’alternative de la souveraineté alimentaire. Elles ont également révélé des possibilités concrètes d’établir des alliances sur la base d’une action commune associant les petits agriculteurs, les marins, les bergers, les éleveurs de bétail, les ouvriers agricoles, les femmes, les jeunes, ainsi que les militants syndicaux et associatifs au sein des villages et des villes pour lutter contre le modèle agricole, financier, commercial, industriel et d’exportation, contre le modèle de consommation destructeur dominant et pour un modèle alimentaire sain et écologique.

 

C’est dans ce sens qu’intervient la contribution de l’association ATTAC Maroc via la présente étude de terrain pour soutenir le débat sur l’alternative agricole possible et pour éduquer la base de l’Alliance du Camp du Peuple pour la souveraineté alimentaire dans notre pays.

 

Cette étude a tenté de transmettre les effets concrets du modèle agro-exportateur sur les petits agriculteurs et les ouvrier.e.s agricoles, afin de refléter leurs principaux problèmes tels qu’ils.elles les ont présentés, leurs points de vue sur les politiques agricoles adoptées et comment ils perçoivent des solutions à leurs souffrances. Elle a également essayé de placer cet ensemble dans un contexte analytique des choix libéraux globaux adoptés par l’État conjointement avec les institutions financières internationales. Elle ne prétend pas cerner l’ensemble des problématiques posées par l’accélération de la pénétration du grand capital national et étranger dans le secteur agricole à ce stade du développement économique et social de notre pays, à la lumière de son intégration dans le système capitaliste mondial et de son affectation par ses crises. La présente étude représente un premier effort modeste et doit être développée dans divers axes, tels que la terre, l’eau, la forêt et la mer. Quant à ce dernier élément, l’association ATTAC Maroc entreprendra une étude de terrain annexe sur la pêche côtière et la pêche hauturière, dans la mesure du possible pour se rapprocher de la situation de cette couche sociale, étant un élément majeur de la souveraineté alimentaire, régie par la même logique capitaliste que le plan « Maroc Vert » à travers le plan « Halieutis » relatif au secteur de la pêche. L’alternative de la souveraineté alimentaire doit davantage être examinée en tenant compte des particularités de notre réalité et de l’extension concrète des composantes de la réforme agraire populaire et de l’agroécologie. Il est également nécessaire d’approfondir la réflexion et le débat sur les formes organisationnelles appropriées afin de construire un fort mouvement d’en bas, loin des traditions de tutelle d’en haut, et de développer ces formes d’organisation, en les reliant aux expériences et aux réseaux internationaux militants et notamment la LVC, et également au niveau régional en soutenant les efforts de construction du Réseau Nord-africain pour la souveraineté alimentaire[4].

 

 

 

 

[1] – Livre en format 29x21cm, 192 pages et 65 000 mots.

[2] Statistiques du Ministère de l’Agriculture, 2018

http://www.agriculture.gov.ma/sites/default/files/AgricultureEnChiffre2017VAVF.pdf

[3] Association ATTAC Maroc, 2018, article intitulé : L’association Attac réitère ses revendications d’annulation des dettes publiques comme condition pour tout véritable développement économique, social et humain, publié le 12 septembre 2018. http://www.cadtm.org/Maroc-Auditer-la-dette-pour-l-annuler

[4] – Le réseau Nord-africain a été constitué en juillet 2017 à Tunis comme cadre unifiant les luttes dans la région et s’engageant dans les mobilisations à l’échelle locale, continentale et mondiale. Voir sa charte constitutive et ses activités sur son site : https://siyada.org/




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