L’association Attac CADTM Maroc suit avec une profonde inquiétude et une vive indignation les événements catastrophiques qui se sont déroulés ces derniers jours à la frontière entre le Maroc et Ceuta, où la région est devenue le théâtre d’un afflux massif de personnes migrantes et de lourdes pertes humaines.
En l’espace de seulement 24 heures, les autorités espagnoles ont fait état du passage d’environ 60 000 personnes vers Ceuta, en l’absence de toute donnée ou communication officielle de la part des autorités marocaines. Ce chiffre, bien qu’il ne constitue qu’une estimation préliminaire, témoigne de l’ampleur exceptionnelle et sans précédent de ce mouvement vers les frontières européennes. Dans le même temps, plus de 60 personnes ont perdu la vie en tentant la traversée, et le bilan pourrait encore s’alourdir à mesure que se poursuivent les opérations de recherche et de récupération des corps.
Mais la catastrophe ne s’est pas limitée à la mer. Les zones marocaines avoisinant Ceuta, notamment Fnideq, ont fait l’objet d’un important déploiement sécuritaire visant à empêcher les personnes migrantes d’atteindre la frontière. De violents affrontements ont opposé les forces de sécurité aux candidats et candidates à l’exil, au cours desquels des moyens de répression, notamment des canons à eau, ont été utilisés. Certains rapports font également état de tirs d’avertissement. De son côté, l’État espagnol a déployé des forces militaires à Ceuta et renforcé son dispositif sécuritaire à la frontière.
Nous sommes face à une situation qui ne peut être réduite à un simple « afflux de migrants en situation irrégulière ». Nous assistons à l’effondrement d’un régime des frontières auquel les États européens et le Maroc ont consacré, pendant des années, des moyens considérables en matière de coopération sécuritaire, de financement, de surveillance et de militarisation.
Des dizaines de milliers de personnes ne se sont pas réveillées du jour au lendemain en décidant de risquer leur vie en mer. L’arrivée massive de personnes aux frontières de l’Europe en l’espace de quelques heures reflète l’ampleur de la crise sociale, économique et politique que traversent les classes populaires. Elle témoigne également de l’échec de politiques qui ont aggravé le chômage, la précarité et les inégalités, concentré les richesses entre les mains d’une minorité et progressivement privé une grande partie de la population des conditions d’une vie digne.
Ce qui se déroule actuellement révèle avec brutalité le rôle assigné aux pays d’Afrique du Nord au sein du régime migratoire européen. En effet, l’Union européenne ne se contente plus d’exercer le contrôle de ses frontières sur son propre territoire. Depuis plusieurs années, elle s’attache à les externaliser en transférant aux pays du sud de la Méditerranée la responsabilité du contrôle des migrations, les transformant ainsi en un cordon de sécurité avancé chargé d’empêcher les personnes candidates à l’exil d’atteindre l’Europe.
La transformation du Maroc en gendarme des frontières de l’Union européenne, chargé d’empêcher les personnes d’atteindre les frontières européennes, ainsi que la mobilisation des appareils de l’État marocain pour contrôler les déplacements à l’intérieur du territoire national — qu’il s’agisse d’empêcher les personnes de se rendre à Fnideq, de les encercler ou de les éloigner de la zone frontalière — révèlent que la question ne relève plus seulement de la « surveillance des frontières internationales », mais de la transformation de la liberté de circulation, y compris à l’intérieur du territoire national, en un privilège que les autorités peuvent restreindre à leur discrétion. L’« état d’urgence » officieux ne peut constituer un blanc-seing autorisant le recours à la violence et la restriction de la liberté de circulation. Quant aux informations faisant état de l’utilisation d’armes à feu lors des affrontements, elles doivent faire l’objet d’une enquête indépendante, impartiale et transparente, et les responsabilités doivent être établies pour chaque cas de blessure, de décès ou de violation des droits humains.
Au sein de l’association Attac CADTM Maroc, tout en exprimant notre solidarité avec les familles des victimes et des personnes disparues, nous ne pouvons dissocier ce qui se passe aujourd’hui de la politique migratoire mise en œuvre par les États européens. Lorsque ceux-ci empêchent l’existence de voies de circulation sûres et légales, lorsqu’ils font de l’obtention d’un visa un privilège largement inaccessible aux classes populaires, lorsqu’ils ferment leurs frontières et contraignent les personnes à emprunter des itinéraires toujours plus dangereux, ils portent une responsabilité politique dans les risques auxquels ces personnes sont exposées.
C’est le régime des frontières lui-même qui pousse des êtres humains à risquer leur vie pour atteindre des frontières militarisées plutôt qu’à emprunter des voies de passage sûres. C’est la politique de fermeture qui transforme la mer en ultime recours. C’est le système des visas, de la dissuasion, de la militarisation et des expulsions qui fait de l’accès à l’Europe un véritable pari sur la vie.
Le régime des frontières ne peut être dissocié des politiques économiques néolibérales imposées aux pays du Sud par les institutions financières internationales – au premier rang desquelles figurent le Fonds monétaire international et la Banque mondiale – à travers les mécanismes d’endettement, les politiques d’austérité, les privatisations et le démantèlement des services publics. Ces politiques aggravent la pauvreté, la précarité et les inégalités, détruisent les possibilités d’emploi, alimentent le chômage de masse, en particulier parmi les jeunes et les femmes, et conduisent un nombre croissant de personnes à considérer la migration, malgré les risques qu’elle comporte, comme la seule issue face à l’absence de perspectives.
Dans ce contexte, les déplacements forcés ne sont pas seulement la conséquence des politiques frontalières européennes ; ils constituent le produit direct d’un système économique mondial fondé sur la dépendance, l’endettement, le pillage des richesses et la reproduction des inégalités entre le Nord et le Sud.
Par conséquent, nous, membres de l’association Attac Maroc, déclarons ce qui suit :
- Nous condamnons fermement toute tentative de transformer notre pays en gendarme des frontières de l’Union européenne et de faire porter à l’État marocain la responsabilité de la mise en œuvre de politiques migratoires européennes.
- Nous réaffirmons la nécessité de renforcer la solidarité et l’unité entre les organisations et les mouvements qui luttent contre la dépendance vis-à-vis de l’impérialisme et de ses institutions, qui produisent la misère et les déplacements forcés.
- Nous appelons à l’annulation de la dette des pays africains et le règlement de la dette historique et écologique due au continent africain par l’Europe coloniale et néocoloniale, comme préalable à un développement garantissant une vie digne et préservant l’environnement.
Le Secrétariat national
Rabat, le 1er août 2026