Une femme au sommet, et l’ordre demeure

Une femme à la tête du gouvernement. Les applaudissements fusent, l’indignation aussi. Jusque dans leurs désaccords, nombre de réactions se rejoignent : elles regardent son entrejambe avant de regarder sa politique. Nous pourrions consacrer un papier à son genre, puis passer à son programme. Mais son genre reviendra à chaque discours, à chaque décision, à chaque faux pas. Une femme au pouvoir reste une femme à qui nous rappelons qu’elle est une femme.

Faut-il, pour combattre cette obsession sexiste, applaudir sa nomination sans réserve ? La question féministe mérite mieux que cette alternative. Elle exige de regarder ce qui change au sommet et ce qui demeure dans l’ordre du pouvoir.

Une première en guise de bilan, une réussite à applaudir ? 

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri comme première femme cheffe du gouvernement marocain marque un précédent national. Elle ne fait toutefois pas du Maroc le premier pays « arabe » à confier cette fonction à une femme : Najla Bouden avait été nommée en Tunisie dès septembre 2021. Le rappeler peut froisser un pays si soucieux d’apparaître comme le meilleur élève. Le récit national affectionne les superlatifs : centrales solaires, stades, tours… Toujours plus grand, toujours plus haut, toujours premier. Une femme à la tête du gouvernement peut désormais rejoindre ce palmarès et devenir, à son tour, un argument de modernité. Mais le danger commence lorsque l’image tient lieu de bilan. Face aux revendications d’égalité, cette nomination pourra être brandie comme une réponse suffisante : une femme dirige le gouvernement, le progrès serait donc acquis. L’exception occupe tout le cadre ; les conditions de vie de la majorité des femmes en sortent. Nous exposons la réussite au sommet et nous cachons le soleil avec un tamis.

Les plafonds de verre, les parois de verre et les planchers collants ne disparaissent pourtant pas parce qu’une femme leur échappe. Voir l’une accéder à l’autorité peut ouvrir les imaginaires. Mais les portes qu’elle franchit peuvent se refermer derrière elle, laissant les mêmes règles et les mêmes privilèges en place. Compter les femmes dans les institutions ne dit encore rien des intérêts qu’elles y défendent, des ressources qu’elles redistribuent ou des injustices auxquelles elles s’opposent.

Une femme peut désormais être pilote, astronaute, cheffe du gouvernement. Très bien. Revenons sur terre, jusque dans ce Maroc que les récits de réussite laissent hors champ. Là où une fille est retirée de l’école et mariée de force. Où des femmes travaillent dans les champs, les mines ou les usines sans protection. Où se soigner exige un transport introuvable ou une dépense impossible, et où donner la vie peut encore coûter la sienne. Là où des femmes travaillent toute la journée sans disposer d’un revenu à elles ni du pouvoir de décider de leur propre existence. Leur quotidien mérite davantage qu’une place en bas de page dans le récit du progrès. C’est pourtant le tour de force du féminisme libéral dans sa version élitaire et néolibérale : faire d’une réussite individuelle une promesse collective, sans toucher aux structures qui en réservent les moyens à quelques-unes. La mise en lumière de l’exception s’accompagne de l’invisibilisation des autres femmes ; les injustices qu’elles subissent sont balayées sous le tapis.

Dans cette histoire, le mérite prend toute la lumière. Le patrimoine, les réseaux familiaux et partisans, les diplômes, la maîtrise des langues valorisées et la proximité avec les centres de décision restent en coulisses. Ces ressources pèsent dans l’accès au pouvoir, quel que soit le genre des personnes qui en bénéficient. Mais lorsqu’une femme les franchit, les applaudissements deviennent une injonction : il faudrait s’en réjouir au nom de toutes. Son ascension devient celle des « femmes », comme si son genre effaçait sa position sociale, ses alliances et les intérêts qu’elle représente. Pourtant, une femme peut gouverner dans la continuité d’un ordre qui préserve les privilèges. Présenter son arrivée comme une victoire pour toutes, c’est alors demander à celles qui portent le poids de cet ordre d’applaudir sa nouvelle figure.

Derrière les applaudissements, les inégalités ont leurs chiffres. Selon le Haut-Commissariat au Plan, en 2025, le taux d’activité des femmes était de 19 %, contre 68,5 % pour les hommes, et le chômage touchait 20,5 % des femmes actives. Autrement dit, l’accès au marché du travail reste étroit, et y entrer ne garantit même pas d’y trouver un emploi. Encore faut-il regarder ce que recouvre l’emploi. Le salaire, les horaires, la stabilité, la protection sociale font toute la différence entre gagner en autonomie et travailler pour tenir jusqu’au lendemain. En 2024, 61,5 % des femmes en emploi ne bénéficiaient pas d’une couverture médicale liée à leur activité professionnelle, selon le HCP. De plus, le faible taux d’activité reconnu ne signifie pourtant pas que les autres femmes passent leurs journées sans travailler, tout comme il ne faut pas oublier le travail informel. Le recensement de 2024 établit le taux d’analphabétisme à 32,4 % dans la population féminine de dix ans et plus. La même année, 35,1 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Derrière les trajectoires célébrées, d’autres restent entravées dès le départ.

L’égalité en vitrine, la domination en coulisses 

Dans la lecture que nous défendons, El Mansouri incarne une bourgeoisie politique installée au cœur des réseaux de pouvoir. Son ascension participe à une reproduction oligarchique des élites que la nouveauté de son genre ne suffit pas à interrompre. Le conservatisme politique peut parfaitement s’accommoder d’une image de modernité : il se manifeste aussi dans la préservation des privilèges, des hiérarchies et des conditions d’accès à la décision. Encore faut-il examiner le pouvoir auquel elle accède. Au Maroc, la fonction de cheffe du gouvernement s’inscrit dans une architecture institutionnelle où la monarchie conserve une place centrale. Une analyse politique doit regarder les prérogatives de la fonction, les contraintes de coalition et les lieux où se prennent les décisions. Ces contraintes doivent être examinées au même titre que ses responsabilités propres. Son bilan appelle donc des questions concrètes. Quelles décisions prises au cours de son parcours permettent de présenter sa nomination comme une avancée pour l’égalité ? Au Ministère de l’aménagement du territoire national, de l’urbanisme, de l’habitat et de la politique de la ville, comment les effets des politiques publiques sur les femmes ont-ils été pris en compte ? Quelle place a été accordée à la parole des habitantes ? Quelles réponses ont été apportées aux besoins des femmes du Haouz ? C’est sur ce terrain qu’un bilan doit être défendu, avec des décisions, des moyens et des résultats.

Interroger ce bilan n’autorise aucun procès sexiste en compétence. Une femme n’a pas à justifier sa présence là où celle d’un homme paraît aller de soi. Mais l’égalité implique aussi la possibilité de lui demander des comptes. Les conditions d’accès au pouvoir font partie de cet examen. En outre, toute accusation de pratique électorale irrégulière appelle des vérifications et, si les faits sont établis, des responsabilités. Une nomination historique ne saurait clore cette discussion ni dispenser le parti victorieux de répondre aux critiques. Ce qui s’est produit à Tanger mérite davantage qu’un haussement d’épaules. Le traiter comme un détail au milieu des félicitations, c’est faire de l’exigence démocratique la première sacrifiée sur l’autel du symbole.

La célébration du symbole déborde aussi les frontières. Le président de l’entité sioniste, Isaac Herzog, a salué cette nomination tout en faisant l’éloge du rapprochement avec le Maroc. Nous pouvons lire dans cette articulation la mise au service de la normalisation d’un symbole de représentation féminine : une femme accède au pouvoir, et une alliance politique se pare des couleurs du progrès. Un féminisme anticolonial ne saurait recevoir ces applaudissements comme une consécration. Que vaut un discours sur l’émancipation lorsqu’il s’accommode de l’oppression du peuple palestinien ? Les droits des femmes ne doivent servir ni de caution à la domination coloniale ni de vitrine à sa normalisation.

Cette exigence de cohérence vaut aussi à l’intérieur du pays. Les violences exercées contre les jeunes femmes de la GenZ interrogent la place réservée à celles qui contestent les règles du jeu. Quelle émancipation célébrons-nous si la reconnaissance accordée aux unes s’accompagne de la répression des autres ? Les femmes qui réclament des services publics, des libertés et de la justice sociale font elles aussi de la politique. Leur capacité à agir mérite autant d’attention que la carrière de celles qui gouvernent. Les militantes engagées dans les mobilisations sociales existent et leur participation ne doit pas être effacée. La critique vise cette fraction des élites pour laquelle la reconnaissance institutionnelle finit par fixer les limites de l’engagement.

Reste l’argument des petites filles : il faudrait applaudir, au moins pour leur donner un modèle. Certes, il est plus difficile de se projeter dans une fonction dont les femmes ont longtemps été exclues. Mais quel horizon leur proposons-nous ? Après les histoires de princesses, faudrait-il leur vendre le rêve de diriger un système sans leur apprendre à en interroger les injustices ? Faudrait-il leur enseigner que la réussite se mesure à la place occupée dans la hiérarchie, quels que soient les compromis consentis pour y accéder ? Nous devons refuser de faire de cette ambition un idéal féministe. Si le rêve consiste à siéger au sommet d’un ordre qui perpétue les dominations, nous n’y trouvons aucun motif de fierté. Refuser d’y être associées constitue un acte politique. Les petites filles méritent des horizons plus vastes et plus dignes. Elles doivent pouvoir se projeter dans une vie libre, prendre la parole, s’organiser, manifester et transformer les institutions, en sécurité, sans subir de violences et sans que leurs revendications soient traitées comme un bruit de fond.

Une femme cheffe de gouvernement ne garantit nullement l’ouverture des horizons ; elle peut même accompagner des politiques qui les referment. En Italie, en avril 2024, la majorité de Giorgia Meloni a fait adopter une disposition permettant l’intervention de groupes anti-avortement dans les centres publics de consultation familiale. Les contextes diffèrent, mais cet exemple rappelle qu’une dirigeante peut exercer son pouvoir à rebours des luttes pour l’autonomie des femmes. Le genre ne tient lieu ni de conviction ni de programme. Prêter aux femmes une manière naturellement plus juste ou plus bienveillante de gouverner, c’est encore leur assigner une supposée nature là où il faut examiner des choix politiques.

Dénoncer le sexisme, maintenir la critique

Même celles qui accèdent aux responsabilités restent exposées au rappel à l’ordre sexiste. Nous leur demandons d’adopter les codes d’un pouvoir longtemps façonné sans elles, puis nous leur reprochons de manquer de douceur ou de féminité. Qu’elles s’en écartent, et leur autorité devient suspecte. Le piège se referme dans les deux sens : trop « masculine » pour être une femme convenable, trop « féminine » pour gouverner sérieusement.

Le vêtement, la coiffure, la voix, la manière de saluer deviennent alors des pièces à charge. Qui garde en mémoire la couleur de la djellaba des précédents chefs du gouvernement lors de leur nomination, leur coiffure ou leur façon de faire la bise ? Leur apparence a pu être commentée ; elle n’a pas servi avec la même insistance à juger l’aptitude des hommes à gouverner. Pour une femme, le détail devient vite un verdict. Aux hommes, la présomption d’être à leur place ; aux femmes, l’obligation de surveiller jusqu’à leur manière de l’occuper. Dans les affaires publiques, aux hommes, l’être ; aux femmes, le paraître ; aux personnes non binaires, malheureusement, l’injonction à disparaître.

Soyons claires : nous n’avons pas à applaudir El Mansouri pour dénoncer les violences sexistes qui la visent. Nous pouvons combattre sa politique et refuser que nous nous en prenions à son corps, à sa vie privée, à sa liberté. Notre solidarité ne dépend pas de sa carte de parti. Qu’elle réponde de ses décisions. Qu’elle n’ait pas à répondre de toutes les femmes. Aziz Akhannouch, Abdelilah Benkirane ou Saad Dine El Otmani ont pu échouer sans que leurs échecs deviennent ceux de la masculinité. Pour elle, les explications sexistes sont déjà disponibles : les hormones, l’absence de voile, une embrassade, une tenue. Même la sécheresse pourrait trouver sa coupable. Et, à travers elle, toutes les femmes seraient sommées de reconnaître qu’elles auraient mieux fait de rester à leur place.

Car ces attaques ont une portée collective : humilier l’une pour intimider les autres. À celles qui veulent prendre la parole, manifester ou gouverner, elles adressent un avertissement : voilà ce qui vous attend. Nous ne laisserons pas le désaccord politique servir de permis de harceler. Mais El Mansouri ne pourra pas davantage se servir de ces violences pour échapper à la critique. Elle peut subir le patriarcat et contribuer à son maintien, être attaquée comme femme et gouverner au service des privilèges. Les responsabilités demeurent, même sous les insultes.

Nous dénoncerons le sexisme qui cherche à la faire taire. Nous dénoncerons aussi les politiques qui exploitent, précarisent et répriment les autres. Elle a choisi d’exercer ce pouvoir ; elle devra en rendre compte. Notre solidarité face au sexisme n’est pas un serment d’allégeance au pouvoir.

Oumaima Jmad

 

 

 

 

Partager l'article
Facebook
WhatsApp
X
LinkedIn
Articles similaires