Dette publique, dette privée, deux facettes d’un même système

Dette publique, dette privée, deux facettes d’un même système

Dette publique, dette privée, deux facettes d’un même système

 

Par Lucile Daumas, Attac Cadtm Maroc

   I-   Les dettes privées existent depuis très longtemps et pratiquement partout dans le monde. Dès l’Antiquité, elles ont servi à exploiter le travail des gens[1]. De nombreuses sociétés ont connu l’esclavage pour dettes, du Siam (actuelle Thaïlande) à la Zambie, en passant par la côte Ouest de l’Amérique du Nord ou encore la Grèce archaïque[2].

Plus tard, le Truck system a permis de lier solidement le travailleur à son entreprise, qui lui fournit logement, nourriture, école, dispensaire, instituant un mécanisme d’endettement permanent de l’ouvrier dont le salaire ne suffit pas à payer les magasins d’entreprise. Ce système a été largement utilisé en Europe au 19ème siècle, lors de la Révolution industrielle, mais aussi dans les mines d’Amérique latine.

Par la suite, les formes de crédit privé se sont démultipliées : crédit à la consommation, crédit-logement, crédit-automobile, prêts étudiants, microcrédits… La dette des ménages américains a atteint fin novembre 2017 près de 13 000 milliards de dollars[3]. Et en Inde, le fils du paysan nait déjà endetté des dettes de son père.

Il y a cependant une forme de dette qui n’a pas fonctionné : le co-développement, qui consistait à proposer des prêts aux migrants pour qu’ils réalisent dans leur village d’origine ce que les États auraient dû faire : électrification, adduction d’eau, réseau routier… Le co-développement était dans toutes les bouches au tournant des années 2005. Mais les migrants ne se sont pas fait piéger et le système a été abandonné.

   II- Du côté des États, le système de la dette a permis de coloniser les peuples. Au Maroc , en Algérie, en Égypte, par exemple, c’est la dette qui a servi de prétexte à la colonisation de ces pays, les plaçant sous protectorat ou domination de leurs créanciers.

Après les indépendances et avec l’avènement du néolibéralisme, les prêts ont explosé : l’abondance des liquidités liée à la reconstruction européenne après la 2ème guerre mondiale (Plan Marshall), puis l’arrivée des pétrodollars ont incité les pays occidentaux, et aussi la Banque mondiale, à proposer aux pays du Sud des prêts à taux très bas, des prêts liés (contre marchandises), des prêts conditionnés. Puis, à partir du relèvement des taux d’intérêt de la Réserve fédérale aux États-Unis (1979), le service de la dette a explosé et le FMI et la Banque mondiale imposent aux pays du Sud leurs politiques économiques et leurs plans d’austérité : le système-dette est instauré en outil de recolonisation des peuples, permettant

  • d’organiser l’acheminement des ressources vers les anciennes métropoles, tout en empêchant le développement de productions destinées aux populations,
  • de financer la construction des infrastructures pour permettre ce transfert. Souvent construites par les entreprises du Nord, elles sont présentées comme des jalons vers la modernité et financées non pas par les pays du Nord qui en sont bénéficiaires, mais par les peuples du Sud,
  • d’asseoir l’emprise politique des anciennes métropoles sur les États soi-disant décolonisés et d’orienter leurs politiques économiques dans le sens de l’ouverture aux marchés mondiaux (dominés par les multinationales et le grand capital),
  • de mettre la main sur leurs matières premières et de pouvoir y réinstaller leurs entreprises,
  •  de privatiser et libéraliser les services publics,
  • de revenir sur les acquis sociaux et organiser la concurrence entre les mains-d’œuvre, vers des salaires toujours plus bas, des conditions de travail toujours plus dures.

 

Ce sont les fameux PAS et leur cohorte de problèmes liés à la libre circulation des biens et des capitaux et au maintien sur place des travailleurs, les seuls à ne pas avoir la liberté de se positionner librement sur le marché international du travail. Ce blocage des frontières à la libre circulation des travailleurs, ainsi que la multiplication des guerres et des conflits armés sont à l’origine de la crise migratoire actuelle, stigmate qui restera dans l’histoire comme l’une des ignominies de la fin du 20ème siècle et début du 21ème.

 

      III- L’explosion de la dette privée telle que nous la connaissons aujourd’hui est apparue en même temps que l’apparition de la société de consommation puis du néolibéralisme.  Elle permet de

  • généraliser l’accès à la consommation (achats à tempérament, emprunts immobiliers, crédits pour l’achat de voitures ou d’électroménager). Aujourd’hui, dans certains pays comme l’Argentine tout peut s’acheter à crédit, depuis le caddy du supermarché, jusqu’à la chemise ou la paire de chaussures,
  •  permettre le développement d’un marché immobilier fort lucratif par le biais des prêts hypothécaires (cf. USA, Espagne),
  • garantir une clientèle pour les services publics désormais libéralisés ou privatisés : dette étudiante, microcrédit pour accéder aux études, aux soins de santé…

C’est ce que Silvia Federici appelle la financiarisation de la reproduction. Une bonne partie de celle-ci est, on le sait, assurée gratuitement par les femmes au sein du foyer ou de la cellule familiale. L’État quant à lui se désengage de plus en plus de la partie qu’il assurait auparavant, plus ou moins largement, selon les pays (santé, éducation…). Le coût de la reproduction n’est donc plus une responsabilité de l’État, une forme de redistribution d’une part des richesses à l’ensemble des citoyens, il est devenu une source de profit pour le secteur privé.

  • Détruire l’agriculture familiale, exproprier les terres, prolétariser les paysans. C’est le rôle de l’endettement des paysans qui pousse nombre d’entre eux au suicide, en Inde mais aussi en France et dans tant d’autres pays.
  •  proposer des pseudo-solutions sous forme d’auto-investissement, auto-emploi face à un chômage structurel et de masse. Chacun devient responsable de la crise de l’emploi et se doit d’y apporter une solution : une véritable privatisation de l’échec et de l’exploitation. Le microcrédit casse les solidarités (on est loin des mutualités ouvrières du 19ème siècle)

A chacun sa dette et à chacun de se débrouiller avec. Même dans le cas des crédits solidaires par groupe (microcrédit), loin de souder des solidarités, il casse celles qui pouvaient exister entre parent-es ou voisin-es.

  • mettre fin au cycle des luttes qui avaient ébranlé de nombreux pays du monde à la fin des années 60 et des années 70. Aujourd’hui, le crédit continue à fonctionner comme un puissant levier anti-grève (les travailleurs ne peuvent plus se permettre de perdre des journées de salaire, il faut rembourser les crédits).

    IV- Dette publique/ dette privée : deux facettes d’un même système

En résumé, le système dette fonctionne de la façon suivante :

 

  • On incite les États à s’endetter.
  • Les États surendettés sont étranglés par des remboursements insoutenables et mis sous contrôle des créanciers.
  • Le remboursement de la dette étant présenté comme la priorité absolue, les budgets publics servent d’abord à rembourser la dette.
  • Il faut donc mettre en place des politiques d’austérité et de « dégraissage de la fonction publique ».
  • Il faut aussi extraire de plus en plus de matières premières, afin d’avoir toujours plus de liquidités pour payer la dette, d’où l’orientation extractiviste des économies (extraction pétrolière et minière ; productions agricoles de rente (café, cacao, arachide…), agriculture d’exportation, monoculture).
  • On met en vente les entreprises et les services publics qui sont privatisés.

 

Le tout au prix de la destruction des sols, des terres, des forêts, de la pollution des eaux et de l’air, du dérèglement climatique et au détriment de la satisfaction des besoins et droits fondamentaux de la population. Celle-ci s’endette à son tour pour accéder aux soins, aux études, au logement, à des « activités génératrices de revenus » … Non seulement elle doit payer pour accéder à des services jadis gratuits, mais de surcroit à des taux d’intérêt usuraires, dans le cas notamment des microcrédits, des crédits à la consommation.

L’ensemble du système-dette, privée et publique, permet une accumulation des richesses aux mains de la finance qui pompe les ressources des pays et de leurs habitants, exproprie leurs terres, leurs logements… La dette est une spirale sans fin. Plus on rembourse, plus il faut encore rembourser, réemprunter pour payer la dette précédente, puisque toutes les ressources ont été pillées ou hypothéquées.

Le système-dette sape les solidarités sociales, par le démantèlement de l’État social, la destruction de la notion même de biens communs et une expansion sans précédent de la marchandisation des ressources de la planète et de l’activité humaine.

Il provoque une expansion de la précarité, au travail, à l’école, au niveau de la santé, etc. et creuse les inégalités. Il permet en fait la réorganisation du monde au service de la finance et des entreprises et une extrême concentration des richesses aux mains de quelques uns : seuls huit hommes détiennent autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité[4].

 

   V- Refuser de payer

Partout dans le monde, les luttes s’étendent contre ce système de la dette et les différentes formes de dette privée : contre les crédits hypothécaires en Espagne, contre le microcrédit en Bolivie, au Mexique, au Maroc, contre les dettes paysannes, contre les dettes étudiantes (États-Unis). Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans l’Antiquité déjà, fréquemment les dettes privées étaient annulées pour obtenir la paix sociale ou permettre la survie des populations.

Dans ces luttes, les femmes sont souvent aux avant-postes. C’est vrai en Bolivie, au Mexique, au Maroc … Elles sont les premières visées par les Institutions de la microfinance. Parce qu’elles sont les plus pauvres, parce qu’elles sont les plus impliquées dans la survie de la famille, parce qu’elles sont réputées plus malléables et plus rigoureuses dans leurs remboursements, parce qu’elles sont les plus nombreuses à ne pas avoir de comptes en banque et que la Banque mondiale veut désormais « bancariser » l’ensemble de la population mondiale, utilisant les systèmes de crédits pour parvenir à cette fin.

Les dettes publiques n’impliquent pas que les États, mais tous les citoyens, car ce sont eux qui la paient. Aussi sont-ils en droit d’exiger des comptes : l’audit de la dette permet de savoir où est passé l’argent, à quoi il a servi et de déterminer la part odieuse, illégale ou illégitime qui n’a pas à être remboursée.

Au niveau des dettes privées, il ne s’agit pas seulement de se battre contre des dettes illégitimes et des taux usuraires :  il s’agit de reconstruire les solidarités sapées par les dettes, mettre sur pied des systèmes solidaires : prêts étatiques à taux zéro, regroupement des producteurs et consommateurs en systèmes coopératifs et autogérés, mutuelles…

Dans un cas comme dans l’autre barrer la route à la finance pour redonner aux peuples la maîtrise de leur présent et de leur avenir.

 

NOTE


[1]Voir à ce sujet Éric Toussaint, Briser le cercle vicieux des dettes privées illégitimes : 5 000 ans de dette comme arme de dépossession. http://www.cadtm.org/Briser-le-cercle-vicieux-des

[2]Alain Testart, Importance et signification de l’esclavage pour dettes, Revue française de sociologie  Année 2000  Volume 41  Numéro 4  pp. 609-641.

[3]https://www.latribune.fr/economie/international/la-dette-des-menages-americains-depasse-son-record-de-2008-747135.html

[4]https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2017-01-16/huit-hommes-possedent-autant-que-la-moitie-de-la-population




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